Quelques mythes de l’intelligence artificielle (partie 1)

Salut les internautes. L’Intelligence Artificielle est passionnante. La fascination qu’elle exerce sur moi provient sans doute de deux sources : d’une part, le modèle qu’elle fournit sur l’intelligence (le neurosciences dites « computationnelles »). Ce modèle est aujourd’hui considéré comme limité et loin d’une précision sans faille, mais elle reste intéressante et mérite qu’on s’y intéresse, du moins pour certaines déductions qu’elle apporte. L’autre aspect fascinant de l’Intelligence Artificielle est son but ultime: la création artificielle de l’intelligence. Or, cette création est normalement réalisée uniquement… par les dieux. La création artificielle de la vie et de l’intelligence qui va avec est en effet une prérogative divine, et la capacité à recréer une telle intelligence, « à notre image », nous identifie en quelque sorte à l’image des dieux. Cela explique pourquoi, en dépit du réductionnisme qu’elle implique, une association forte existe en Intelligence Artificielle et robotique, les robots étant censés nous ressembler physiquement, tandis que l’IA serait une réplique de notre mental. L’IA telle que nous la connaissons aujourd’hui ne se place en aucun cas dans cette catégorie, mais relève de l’IA faible, dont le rôle est de répondre à des problèmes précis. D’autre part, et c’est une critique récurrente, cette vision de l’IA laisse à penser que la seule intelligence possible est l’intelligence humaine, et c’est d’ailleurs une critique qui a été faite au test de Turing1 (Je présenterai ce test dans un futur billet).

Je tiens à préciser que ce domaine est loin d’être mon domaine de compétence, et que ce qui est écrit dans ce billet ne relève que de mes (maigres) connaissances en la matière, notamment à travers mes lectures.

Laissons de côté pour le temps de ce billet les critiques qui peuvent être faite à la vision anthropocentrique de l’Intelligence Artificielle et concentrons-nous sur la construction de ce mythe. La création d’une intelligence artificielle apparaît dans la majorité des cosmogonies (égyptienne, grecque, mésopotamienne, scandinave et, n’hésitons pas à le dire, judéo-chrétienne), contiennent une étape où un ou plusieurs dieux (ou Dieu) créent l’homme à partir de matériaux inertes et lui donnent la vie par un feu sacré, ou un souffle. Nous n’allons pas nous concentrer sur ces mythes dans le cadre de ce billet. Nous définirons une « créature artificielle » comme suit:

  • la créature est créée par un être humain à partir de matière inerte,
  • cette créature est amenée à la vie (par la nature, une force surnaturelle ou l’homme lui-même)
  • cette créature est dotée d’une vraie intelligence (pas de zombie, désolé).

L’une des premières légende qui suit ce schéma est celle de Pygmalion et Galatée, qui est relatée (entre autres) dans les Métamorphoses d’Ovide2. L’intrigue est la suivante : Pygmalion est un sculpteur talentueux et célibataire, dégoûté des mœurs des femmes de son île natale, Chypre. Un jour, il sculpte une femme en ivoire si belle qu’il en tombe lui-même amoureux. Il l’adore, la couvre de bijoux, l’étreint, l’embrasse et durant les fêtes d’Aphrodite, il prie qu’elle devienne vivante. Aphrodite entend son vœu et décide de l’animer. La fin est simple : ils vécurent heureux te eurent deux enfants. Notons que dans cette histoire, on reste proche des récits de cosmogonie, mais une différence l’en distingue : la statue est créée par un humain (Pygmalion). La jeune femme est bien dotée d’intelligence et de sentiments (Ovide la décrit rougissant des baisers de Pygmalion et dotée d’yeux timides). Notons que cette légende n’est pas sans rappeler les machines créées par Héphaïstos, mais que nous ne décrirons pas ici puisque la création dans son ensemble dépend d’un dieu, Héphaïstos.

Une seconde histoire identique est celle de Pinocchio, relatée dans le très connu roman éponyme de Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio3. Le principe de l’histoire est le même: un marionnettiste, Gepetto, crée une marionnette ayant l’apparence d’un petit garçon. La marionnette devient ensuite vivante, mais elle reste faite de bois. Le centre de l’intrigue se déroule par la suite autour de cette marionnette, nommée Pinocchio, dont le but est de devenir un vrai petit garçon, et qui a pour principale caractéristique de voir son nez s’allonger lorsqu’il ment. Cette histoire est particulièrement intéressante justement pour cet aspect: l’histoire de l’IA n’est en effet pas sans rappeler cette histoire. Nous cherchons sans arrêt à faire tendre l’intelligence artificielle vers une intelligence humaine, et à transformer l’esprit artificiel en un « vrai » esprit, tout comme Pinocchio tente de faire disparaître son apparence artificielle pour apparaître comme un « véritable » petit garçon. Notons cependant que ce n’est pas parce que cette histoire se termine par la transformation de Pinocchio en humain que c’est le sort de nos machines « pensantes ». Cette vision est, comme je l’ai indiqué précédemment, assez anthropocentrique. C’est par ailleurs ce thème qui a été par la suite reprise par Spielberg dans son film AI.

On trouve aussi dans l’histoire des cas où les dieux eux-même donnent vie à un objet. C’est notamment ce que l’on trouve dans le cas des statues les représentant dans l’Égypte hellénique, où les dieux étaient supposés s’incarner dans des statues qui étaient révérées. Ces statues étaient animées, et donnaient véritablement l’impression de se mouvoir d’elles-mêmes, et être dotées d’intelligence. En fait, un subterfuge (et plusieurs prêtres dans la statue) laissait penser que la statue se mouvait elle-même. Il se pouvait aussi que ce ne soit pas un dieu mais l’âme d’un défunt, nommée , qui s’incarne dans une telle statue. Dans tous les cas, un grand respect était dû à ces statues… et à ceux qui en prenaient soin.

Je vous laisse ici pour le moment, mais je publierai sous peu un second billet qui conclura cette petite histoire des mythes de l’IA et traitera des mythes qui glissent peu à peu des puissances divines vers la science – en l’occurrence, la science fiction. Nous nous attaquerons donc aux mythes des sorciers et des alchimistes, pour finir sur l’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein. D’ici là, renseignez-vous, réfléchissez, et surtout, n’oubliez pas de rêver.

Bibliographie générale du billet


  1. cf. Hartley Millar, « On the point of the Imitation Game. » Mind 82.328, pp 595-597, 1973 

  2. Ovide, Les Métamorphoses, Firmin-Didot, 1850 

  3. Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio, Éditions Mille et une Nuits, 1997 

Cédric Buron

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